Persian Landsketches | Camera rosea : Mehran Mohajer
Mehran Mohajer à Paris : quand la photographie iranienne se fait langue et mémoire
La scène photographique parisienne accueille ce printemps un événement qui mérite toute l’attention des amateurs de photographie contemporaine. La galerie Ithaque présente les séries “Camera Rosea” et “Persian Landsketches” du photographe iranien Mehran Mohajer, du 7 mai au 13 juin 2026. Cette exposition personnelle s’inscrit dans la lignée des propositions les plus exigeantes et les plus singulières de la saison photographique, mettant en lumière une démarche artistique qui transcende la simple représentation du réel pour faire de l’image un véritable espace de pensée et d’interrogation.
Une exposition, deux séries, un dialogue fondamental
L’exposition réunit deux corpus d’œuvres qui, bien que distincts dans leur genèse et leur propos, se répondent avec une cohérence remarquable. L’exposition, intitulée “Persian Landsketches | Camera Rosea”, met en dialogue deux corpus d’œuvres emblématiques de la démarche de Mehran Mohajer.
La première série, “Camera Rosea”, date de 2007 et constitue l’une des explorations les plus radicales que l’artiste ait menées sur la nature même de la photographie comme médium. L’artiste se retire physiquement à l’intérieur d’une ancienne chambre photographique en bois, peinte en rouge. Cet espace clos devient un lieu mental, un sanctuaire intime à mi-chemin entre la camera obscura et la camera lucida. Les images qui en résultent sont floues, inversées, instables, comme des souvenirs en cours de formation. L’acte de photographier se transforme alors en une forme de méditation, un dialogue silencieux avec le médium lui-même. Il y a dans cette démarche quelque chose de profondément philosophique : en s’immergeant littéralement dans l’instrument photographique, Mohajer questionne la frontière entre l’observateur et l’observé, entre le sujet qui regarde et l’appareil qui enregistre. Le flou, l’inversion, l’instabilité ne sont pas des défauts techniques mais les marqueurs d’une intention artistique pleinement assumée.
La seconde série, “Persian Landsketches”, est une création récente de 2025. Elle ouvre le regard sur le paysage iranien. Mais il s’agit d’un paysage qui n’est jamais fixe, jamais stable. Profondément nourrie par la poésie persane, notamment celle de Hafez, et par la modernité sombre de Charles Baudelaire, cette série offre une vision en mouvement, constamment traversée par la présence physique du photographe. La rencontre entre la tradition poétique persane et l’héritage baudelairien du spleen moderne n’est pas un simple effet de style : elle dit quelque chose d’essentiel sur la position de Mohajer, artiste habité par deux héritages culturels qu’il fait dialoguer avec une subtilité remarquable. Le paysage iranien devient ici moins un territoire géographique qu’un espace intérieur, chargé de résonances littéraires et émotionnelles.
Mehran Mohajer, une figure incontournable de la photographie contemporaine iranienne
Pour comprendre pleinement la portée de cette exposition, il est indispensable de situer la trajectoire intellectuelle et artistique de Mehran Mohajer. Né en 1964 à Téhéran, il vit et travaille en Iran. Il a obtenu une licence de lettres, option photographie, à l’université de Téhéran en 1990 et une maîtrise de linguistique générale en 1994. Depuis lors, il poursuit une œuvre dans le domaine de la photographie créative et enseigne par ailleurs à l’université de Téhéran.
Ce double ancrage, dans la photographie et dans la linguistique, n’est pas anecdotique : il est au cœur même de la démarche de l’artiste. Connu pour sa pratique qui mêle photographie, linguistique, enseignement et traduction, Mehran Mohajer explore l’image non pas comme une simple représentation du réel, mais comme un langage à part entière, un espace de pensée, de trouble et d’hésitation. Cette conception de l’image photographique comme système de signes, régi par ses propres lois et porteur de ses propres ambiguïtés, irrigue l’ensemble de son travail depuis ses débuts.
Mehran Mohajer est l’héritier du courant académique de la photographie dans l’Iran post-révolutionnaire, dont le nom est lié à la nouvelle génération de photographes qui ont contribué de manière décisive au développement de ce médium dans l’art iranien. Son nom est aujourd’hui cité parmi les figures de la photographie contemporaine iranienne, et la continuité de son regard est perceptible dans la nouvelle génération de photographes iraniens.
Son parcours est celui d’un artiste pluridisciplinaire, à la fois photographe, traducteur, écrivain et maître de conférences à l’Université de Téhéran. Cette polyvalence intellectuelle nourrit une œuvre dense où la photographie dialogue constamment avec la littérature et la linguistique. Son travail explore avec une grande finesse les liens complexes entre l’image et le texte, le visible et le non-dit, la réalité et sa représentation.
Au fil des décennies, Mohajer a su construire une œuvre cohérente et exigeante, traversée par une interrogation permanente sur les limites et les possibilités du médium photographique. Des séries urbaines réalisées à la chambre sténopé, explorant la ville désertée et ses atmosphères quasi-apocalyptiques, aux recherches sur la mémoire familiale, en passant par ces explorations sur le paysage et l’identité persane, chaque projet constitue une nouvelle étape dans une enquête intellectuelle et visuelle d’une rare profondeur. Il a écrit et traduit plusieurs ouvrages sur la photographie et la critique littéraire, et ses articles sur la photographie ont été publiés dans la revue Herfeh:Honarmand.
La Galerie Ithaque : un lieu à part dans le paysage photographique parisien
Le choix de la galerie Ithaque pour accueillir cette exposition n’est pas le fruit du hasard. Ithaque est un lieu de création et d’exposition fondé par Alexandre Arminjon en 2020, ayant pour mission de perpétuer le savoir-faire lié à la photographie argentique. Nichée au coeur du Marais, dans le 3e arrondissement de Paris, cette galerie occupe une place singulière dans le paysage des espaces dédiés à la photographie en France.
Ce lieu hybride se compose de deux espaces. Le premier accueille des expositions de photographies ; sensible aux pratiques variées et aux différentes cultures, la programmation tient à mettre en avant la photographie dans tous ses états. Le second espace est composé de deux laboratoires de tirages argentiques noir et blanc. Cette coexistence d’un espace d’exposition et d’un lieu de pratique constitue la spécificité d’Ithaque : ici, la photographie n’est pas seulement montrée, elle est produite, travaillée, transmise.
Célébrant ses cinq ans, la galerie fait l’objet d’un entretien avec son fondateur dans le dernier numéro (117) de la revue Art Absolument. L’engagement d’Ithaque pour la transmission, notamment via des ateliers pour jeunes publics en Île-de-France, a par ailleurs été reconnu par le Ministère de la Culture, qui a labellisé ses activités dans le cadre du bicentenaire de la photographie.
Ithaque s’intéresse particulièrement au Moyen-Orient et à l’Amérique latine, et cherche à favoriser le dialogue interculturel dans un esprit d’indépendance. Cette orientation internationale et cet intérêt affirmé pour les scènes photographiques extra-européennes font d’Ithaque un interlocuteur naturel pour une exposition consacrée à l’un des photographes les plus importants d’Iran. La rencontre entre la démarche de Mehran Mohajer et l’identité d’Ithaque s’impose donc avec évidence : deux approches qui partagent une même conviction que la photographie est d’abord affaire de pensée, de matière et d’engagement.
Informations pratiques :
- Artiste : Mehran Mohajer
- Exposition : Persian Landsketches | Camera Rosea
- Lieu : Galerie Ithaque, 5 rue des Haudriettes, 75003 Paris
- Dates : du 7 mai au 13 juin 2026
- Vernissage : jeudi 7 mai 2026 à partir de 18h
Couverture :© Mehran Mohajer










