Avec Winogrand, découvrez pourquoi il vaut mieux photographier en noir et blanc ou en couleur
Comment savoir s'il vaut mieux photographier en couleur ou en noir et blanc ?
Aujourd’hui, je vous raconte une histoire que je trouve très enrichissante et que j’ai découverte hier en lisant le livre Winogrand Color (1). Il s’agit de la première monographie consacrée au travail en couleur du photographe américain Garry Winogrand (1928-1984) surtout connu pour ses images en noir et blanc. Le livre a été publié en 2023.
Comment ce livre est arrivé entre mes mains ? Il vient de m’être offert en cadeau d’anniversaire. Une belle surprise pleine d’attention ! Le livre va rejoindre ma bibliothèque de livres de photographes qui commence à être bien fournie. Vous pourrez le feuilleter si vous venez à mon atelier. L’œuvre photographique en couleur de Monsieur Winogrand est en tout point remarquable. Tout aussi remarquable, mais dans une autre mesure, est le texte qui à la fin du livre explique comment le photographe travaillait, quelle était sa vision et pourquoi les auteurs, Almereyda Michael et Kismaric Susan, en sont venus à vouloir faire connaître ce travail en couleur méconnu du grand public.
Une même photographie de Garry Winogrand à la fois en noir et blanc et en couleur.
En lisant ce texte, je me suis arrêté sur une anecdote au sujet d’une des photographies les plus célèbres que Garry Winogrand a prise dans le zoo de Central Park à New York en 1967. Celle-ci représente un couple, un homme noir et une femme blanche, tenant deux singes habillés à la manière des humains. Cette photo figura dans la première exposition consacrée, en 1969, à Garry Winogrand au Museum of Modern Art de New York.
Almereyda Michael et Kismaric Susan ont choisi de publier dans l’ouvrage une variante en couleur de cette célèbre photographie. Elle est pour eux une étude de cas intéressante.
Winogrand avait l'habitude de photographier avec deux appareils photo attachés autour du cou, l'un chargé de film couleur, l'autre de noir et blanc.
Garry Winogrand, cela est peu connu, photographiait beaucoup en couleur. Entre le début des années 1950 et la fin des années 1960, ce sont plus de 45000 diapositives couleur qu’il a pris, souvent lorsqu’il était entre deux commandes à travailler seul à la recherche de nouvelles façons de photographier à la fois plus ouvertes et plus radicales.
Le Center for Creative Photography de Tucson, en Arizona, où est archivée la majeure partie de son œuvre, possède un très grand nombre de ses images en couleur, essentiellement des diapositives. Il s’agit beaucoup de photographies de commande plutôt destinées aux agences de publicité mais aussi de ses travaux personnels à l’esthétique audacieuse et centrés sur l’humain.
Winogrand était un photographe forcené ayant l’habitude de descendre dans la rue pour photographier tout ce qui se présentait à ses yeux. Il avait pris l’habitude de porter avec lui deux appareils photo, l’un chargé avec un film noir et blanc et l’autre avec de la couleur.
Le noir et blanc et la couleur : deux visions différentes du monde chez Winogrand
Que Garry Winogrand cherche-t-il donc à photographier ? Michael Almereyda se souvient qu’à l’occasion d’une conférence à l’Université Fordham en 1982, Winogrand avait déclaré « Je photographie pour savoir à quoi ressemblera quelque chose photographié » et « Il n’y a rien d’aussi mystérieux qu’un fait clairement décrit ». Peter Galassi, l’ancien directeur de la photographie au Musée d’art moderne de New York (MoMA) nous rappelle que Winogrand trouvait ennuyeuses et trop évidentes les photographies à message politique et qu’il ne se considérait pas avoir une responsabilité sociale en faisant ses images. En travaillant de la sorte, ses photographies, autant en noir et blanc qu’en couleur sans sembler être plus attaché à l’un qu’à l’autre, racontent la société américaine, celle de la consommation et de la libération des mœurs avec à la fois un regard désespéré et de la tendresse.
John Szarkowski, conservateur pour la photographie au MoMA de New York, considérait Winogrand comme « le photographe central de sa génération » en raison de son audacieux travail en noir et blanc qui reflétait une vision sombre et très critique de la société et de la vie. A l’opposé, avec ses images en couleur Winogrand nous montre un monde plus tendre, les films couleur produisant des images facilement plus chaleureuses et éclatantes.
Etude comparative : le couple du zoo en noir et blanc ou en couleur
La photographie en noir et blanc du couple prise en 1967 figure dans la première exposition en solo de Winogrand au MoMA en 1969 et intitulée “The Animals”. Un livre éponyme fut édité pour accompagner l’exposition. John Szarkowski rédigea sa postface dans laquelle il expliquait y voir un zoo grotesque, un Disneyland surréel fait d’humains blasés et carriéristes aux mauvaises manières incapables de voir le ridicule dans lequel ils se trouvent. Cette vision extrêmement sombre s’inscrit dans le contexte des années 60, où après les années 50 joyeuses, les américains se réveillent avec la gueule de bois, avec la guerre au Vietnam, l’assassinat de Kennedy et la lutte pour les droits civiques des Noirs américains. Epoque d’autant plus terrible qu’elle est marquée par le racisme ordinaire et banalisé. En 1958, l’institut de sondage américain Gallup annonçait que 96 % des Américains se disaient opposés au mariage de deux personnes de couleur différente. En 1967, date de la prise de la photo de Winogrand, seront décriminalisés les mariages entre personnes d’origines ethniques différentes. En photographiant ce couple, Winogrand affirme ne montrer que la réalité sans vouloir imposer de point de vue. Au choix, il nous montre une société clivée ou un monde aspirant au multiculturalisme.
La presque même photographie prise en couleur quelques instants plus tôt ou plus tard ne nous amène pas à faire exactement les mêmes interprétations. Notre attention est attirée au choix par les couleurs vives du pull à col roulé vert citron de la femme blanche et du manteau rouge du singe ou par le regard méfiant ou complice de l’homme noir qui vise le photographe. Alors que dans la photographie en noir et blanc, les regards des protagonistes sont dirigés dans le vide comme dans un moment de tension et de gravité, dans la photographie en couleur au cadrage plus aéré, l’atmosphère est plus dynamique et moins austère.
Qu'en pensez-vous ?
Maintenant, à vous de nous dire ce que vous en pensez. Avez-vous une préférence pour la photo prise en noir et blanc ou celle en couleur ? Pouvez-vous nous dire ce qu’évoque pour vous le noir et blanc et la couleur ? Pensez-vous qu’il y a des sujets qui se prêtent plus à l’un ou l’autre des styles ? Et puis vous personnellement, préférez-vous photographier en couleur ou en noir et blanc ? Et si vous connaissez des photographes semblables ou différents à Winogrand, faites-nous-en part !
Je vous laisse mettre vos commentaires ci-dessous et je me ferai un plaisir d’échanger avec vous.
Sources :
(1) : Winogrand Color. Photographe : Winogrand Garry. Editeur : Twin Palms Publishers. 1ère Édition (2023). Auteurs : Almereyda Michael et Kismaric Susan. EAN 9781936611188. ISBN 9781936611188.
Le Monde : Un après-midi de singe. Par Pauline Auzou. Publié le 22 juillet 2013

















A propos, connaissez-vous d’autres images célèbres qui ont été photographiées à la fois en couleur et en noir et blanc ?
bonjour Stephan,
Je préfère la couleur car on y voit la réaction des personnes croisées et le regard du personnage masculin qui semble prendre le photographe en témoin apporte beaucoup au message envoyé par cette photo.
Encore merci pour tes “News”.
Eric
Bonjour Eric,
Oui moi aussi finalement je crois préférer la photo en couleur. A ce sujet, j’adore photographier en noir et blanc. Je trouve que cela donne une certaine intemporalité et de la poésie aux images. Mais je crois qu’il ne faut pas faire de règle. Là en ce qui concerne notre sujet sur Winogrand, la photo en couleur fonctionne peut-être un peu mieux. Je dis “peut-être” car je me demande si je ne serais pas capable de changer d’avis ?
Difficile de trancher car les deux cadrages sont différents : resserré en noir et blanc, plus large en couleur. J’imagine que Gary Winogrand a fait tout d’abord celle en couleurs et ensuite celle en noir et blanc, car ses sujets avançaient probablement vers lui. À partir de là, ce sont vraiment deux images différentes de même valeur. Néanmoins, celle en couleurs me donne davantage à penser (contempler) que l’autre car il y a ce rapport intéressant entre les deux (ou quatre…) sujets et la foule des visiteurs en arrière plan, colorée à l’instar du singe en rouge, qui renforce la profondeur de l’image.
En outre, il me semble que le visage de l’homme noir esquisse un demi-sourire sur la photo en couleur, ce qui donne à l’ensemble de l’image un esprit plus ouvert. Je peux imaginer qu’il a vu le photographe. La femme a le même visage, sérieux sans être fermé, sur les deux photos. En dernier lieu, le fait que la photo en noir et blanc est assez peu contrastée atténue son expressivité par comparaison avec celle en couleurs, ces dernières jouant, comme souvent, un rôle séducteur qui leur est propre.
Oui je suis d’accord avec toi en tout point. Pour moi aussi il est difficile de trancher. Celle en couleur me plait sans doute plus du fait des couleurs chatoyantes, du cadrage plus large et plus aéré où on peut observer les gens environnants, le regard de l’homme dirigé vers le photographe qui crée comme de la complicité ou de l’ambiguïté… Celle en noir et blanc est plus sombre ce qui n’est pas sans intérêt. Et on voit tout de suite les deux singes. Alors que sur celle en couleur, on ne voit dans un premier temps qu’un seul singe…