Une leçon sur la composition avec Josef Koudelka
Je veux vous parler d’une discussion qui m’a beaucoup marqué et que j’ai eu il y a quelques années avec un ami photographe au cours de laquelle il m’avait expliqué d’une façon très simple et illustrée comment les photographes choisissent de composer avant de déclencher.
Je ne sais pas si cette façon de raisonner était de lui ou s’il reprenait quelque chose qu’il avait lu ou entendu. Quoi qu’il en soit, je vais reprendre ici son raisonnement en le reformulant avec mes mots.
Alors, pour commencer, prenons la très célèbre photo de Josef Koudelka intitulée sobrement “France, 1973” qui représente une scène de campagne composée en bas à gauche d’un jongleur en action en compagnie de deux acolytes, l’un allongé dans l’herbe et l’autre debout, et en arrière plan à droite un cheval.
Pour en savoir plus sur Josef Koudelka, je vous invite à vous rendre sur le site de Magnum Photos.

Je me sers beaucoup de cette photographie dans mes cours de photo que je donne dans mon atelier. J’ai cherché à de nombreuses reprises d’autres photos qui pourraient illustrer le propos mais je n’ai rien trouvé de mieux ou même d’équivalent. Alors restons sur cette image de Monsieur Koudelka.
De prime abord, sa composition peut paraître simple. Mais elle ne l’est pas du tout. En effet, plusieurs choix de cadrage peuvent s’imposer au photographe au moment de déclencher.
Envisageons le premier choix de cadrage, celui fait par le photographe que je qualifierai de débutant. Celui-ci, face à la scène, verra en premier lieu le jongleur et fera tout son possible pour faire une photo de lui et uniquement de lui en déclenchant au moment où la balle est en l’air. C’est ce que ferait le photographe de sport et cela n’enlève rien à la valeur de l’image. C’est une photographie qui rend compte d’un évènement qui s’est déroulé en mettant en avant la performance.

Deuxième choix de cadrage, celui du photographe que je qualifierai d’averti. Il a appris, à force de pratique, qu’une photographie doit être composée. Il fera donc là un cadrage horizontal englobant les trois humains ainsi que la cabane posée sur la ligne d’horizon pour que le tout dessine une sorte de losange. Le photographe privilégie la composition. Je pourrais dire, en faisant un clin d’œil, que nous sommes à l’école de Monsieur Henri Cartier-Bresson, qui dans un entretien avec Yves Bourde dans Le Monde du 5 septembre 1974 avait dit “Nul ne peut entrer ici s’il n’est pas géomètre.”
Pour en savoir plus sur Henri Cartier-Bresson, je vous invite à vous rendre sur le site de Magnum Photos.

Maintenant envisageons le troisième choix de cadrage. Il s’agit de celui opéré par Monsieur Josef Koudelka. Il va non seulement bien composer sa photo mais il va y ajouter un ou des éléments pour rendre le tout plus complexe. C’est ce que j’appellerai la démarche de l’artiste. En intégrant le cheval en haut à droite, je sens chez lui l’envie de ne pas être scolaire et d’exprimer sa liberté.
Ces trois façons de voir et de faire sont une progression logique chez le photographe. Peut-être certains ont-ils brûlés des étapes dans leur parcours mais quoi qu’il en soit au début, le photographe a envie de montrer qu’il sait se servir de son appareil photo. Il va donc surtout faire des photographies techniques comme celle d’un jongleur la balle en l’air. Mais c’est le b.a.-ba de la photographie. Il va se rendre compte qu’avec un peu de pratique tout le monde peu le faire. Par la suite, il va donc décider d’ajouter un peu de lui même dans ses photos et montrer sa sensibilité en soignant ses cadrages. Mais arrivera un moment où il se rendra compte que cela aussi, faire des photos bien composées, tout bon photographe sait le faire. Alors, s’il a vraiment envie d’exprimer sa singularité, il ne lui reste plus qu’à adopter la démarche du photographe artiste en inventant sa propre grammaire. S’ouvre à lui un monde où tout est possible.

Prenez le temps de regarder les travaux des plus grands photographes. Vous verrez que chacun a sa façon de faire, un bon nombre ayant adopté une grande liberté de ton. Par exemple, courrez voir l’exposition du photographe de mode Paolo Roversi au musée Galliera à Paris qui se termine le 14 juillet 2024. Ses photos sont floues et c’est absolument magnifique. S’il est depuis longtemps une référence incontournable dans le monde de la photographie de portrait et de mode, c’est parce qu’il a inventé sa propre grammaire en ne suivant que son instinct, sans jamais se soucier de plaire.
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Le sujet que je viens d’aborder est traiter en profondeur durant la master class photo “Développer un projet photographique. Inventer son propre langage” animée par Margot Wallard (3 week-ends étalés sur 6 mois et visioconférences).







